Bombardement de colonnes motorisées sur la route N.29 entre ALBERT et AMIENS. Décollage de quatre LeO451 du GB I/31 du terrain de Claye-Souilly.
LéO451 N° 79 Lieutenant Picelet
LéO451 N° 95 Capitaine Moncheaux
LéO451 N° 106 Lieutenant Hourtic
LéO451 N° 109 Lieutenant Scavizzi
Seuls 3 bombardiers parviendront à participer à cette mission, le LéO n° 79 faisant demi-tour à cause de difficultés de navigation.
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Plan de vol approximatif du LéO451 N° 106 du GB I/31

Récit du combat par Henri Hourtic

« Nous avions quitté Lézignan dans la journée du 13 mai. Depuis le 14 nous sommes engagés dans la bataille. Pendant six jours nous n'avons pas connu un seul instant de répit. En alerte tous les matins à partir de cinq heures, nous ne quittons le terrain qu'à la nuit, chargeant nos avions, faisant le plein nous-mêmes, car l'échelon roulant ne nous a pas encore rejoint.

 

Notre groupe a déjà été cruellement éprouvé, quatre équipages ne sont pas rentrés et le 19, nous avons été durement fortement bombardé sur le terrain de Person-Beaumont, perdant encore des camarades.

 

Toute cette journée du 20 mai s'est passée en position d'alerte, ce n'est que le soir vers 19 heures que l'ordre nous est donné d'attaquer des colonnes motorisées progressant sur la route d’Amiens à Albert en direction d'Amiens.

 

Du groupe I/31, il ne reste que deux avions disponibles : celui du capitaine Moncheaux, le LeO 45 n° 95, et le mien n° 106.

 

Le capitaine Moncheaux commande la mission, je dois me placer derrière lui et six appareils du deuxième groupe doivent nous suivre, mais pendant toute la mission je ne les verrai pas, j'ignore ce qu'ils ont fait.

 

Nous décollons du terrain de Claye-Souilly. Lorsque nous passons à la verticale du terrain de Beauvais, la D.C.A. française nous prend à parti, sans dommage heureusement. De très loin nous voyons Amiens qui brûle, nous contournons la ville par l'ouest, et prenons la route d'Albert en enfilade. Nous sommes à 800 mètres d'altitude, depuis un moment déjà on nous tire du sol. Derrière nous, il n'y a personne, nous sommes seuls sur l'objectif. Mon regard est rivé sur la route : elle est vide. À quelques kilomètres d'Amiens, nous voyons quelques voitures. Le capitaine Moncheaux lâche ses bombes et vire. J'ai vu plus loin un autre fort groupe de camions qui va traverser le village de Pont-Noyelles, je lâche toutes mes bombes sur un rassemblement de voitures à l'entrée du village, afin de couper la route. Par un coup heureux, l'objectif est touché en plein.

 

Je donne l'ordre de dégager, et c'est en léger piqué, pleine gomme, que nous rejoignons le capitaine Moncheaux, à l'ouest d'Amiens.

 

Du sol, montent toujours vers nous les trajectoires rouges des balles traçantes. Heureux d'avoir rempli notre mission, nous fonçons en direction du terrain. Plus que quelques minutes de vol, et nous retrouverons nos camarades. Mais une forte odeur de brûlé arrive jusqu'à ma place, en même temps mon radio, le caporal Roger me dit son inquiétude. Je me retourne et vois mon canonnier, le sergent Desneux qui fait des gestes que je ne comprends pas, je n'ai plus de liaison téléphonique avec lui, mais je lui fais signe de regarder le ciel, car je crains la chasse plus que ces traînées rouges qui montent vers nous.

 

Plus tard, Desneux me dira que lorsque nous avons bombardé, le moteur droit laissait déjà derrière lui une traînée de fumée noire. Nous avions été touché à l'aller par un projectile venu du sol. Nous sommes toujours à la hauteur du capitaine Moncheaux.  Je le vois à son poste de commandant d'avion, mesurer la route sur sa carte. C'est la dernière vision que j'aurai de lui.

 

À ce moment les obus éclatent dans le fuselage, des gerbes de feu entourent mon appareil et malgré le miaulement des moteurs qui tournent à plein régime, j'entends mon pauvre taxi craquer de partout. Nous sommes attaqués par la chasse ;  tout à l'heure des soldats me diront que 22 chasseurs étaient à nos trousses. Je regarde l'heure à ma montre de bord : il est 19h50.  J'aperçois l'avion du capitaine Moncheaux qui laisse derrière lui une longue traînée de feu et descend légèrement : son canonnier tire sur les chasseurs que je ne peux voir de ma place, puis l'avion disparaît de ma vue.

 

Mon canonnier tire aussi. Hélas ! il n'y a qu'un chargeur de 60 obus sur le LeO 45 : quelques secondes de tir, le chargeur est vite épuisé !… Maintenant ça brûle dur à droite. Je quitte ma place et vais trouver mon pilote, le sergent-chef Tanchoux. Par signes, car le téléphone est coupé, je lui donne le cap plein Sud pour m'éloigner au plus vite des lignes allemandes ; les commandes sont bloquées, l'avion a tendance à passer sur le dos. Au bout de quelques instants, jugeant que nous sommes dans nos lignes, je fais signe au radio et au canonnier d'évacuer le bord. Desneux est blessé, un obus a éclaté près de lui ; il arrive à peine à ouvrir sa trappe d'évacuation. Et l'avion veut toujours passer sur le dos. D'une main, je pousse sur le manche avec Tanchoux ; de l'autre, je l'aide à se libérer de sa ceinture et de son relais de poitrine. Roger n'arrive pas à larguer la porte d'évacuation, je vais à côté de lui et exécute les manœuvres nécessaires : la porte est larguée. Les flammes lèchent le fuselage qui commence à fondre : il faut traverser le feu pour évacuer. Je fais signe à Roger de sauter et le pousse à l'épaule : il saute. Maintenant, j'attends mon pilote ; il a accroché le câble d'ouverture de son parachute au levier de sécurité du train. Je regarde le « badin » : l'aiguille est bloquée à la vitesse maximum. Au moment où Tanchoux se dégage, un remous se produit. Happé par le déplacement d'air, je suis projeté hors de l'appareil. Je sens un choc brutal : ma jambe gauche vient de heurter ce qui reste de l'empennage. Je perds connaissance. Le vent de la vitesse me fait reprendre mes sens. Le sol arrive très vite, je tire sur la poignée de mon parachute et j'entends le claquement de la toile qui s'ouvre.

 

Mon pied gauche est dans un triste état. J'ai seulement le temps de penser  « l'atterrissage ne sera pas drôle »  et c'est le choc très dur. J'apprendrai par la suite que mon parachute n'a pas eu le temps de s'ouvrir complètement. Lorsque je reviens à moi, je vois mon pauvre taxi qui achève de brûler, loin, dans un vallonnement. Mais les balles sifflent à mes oreilles ce sont les soldats français qui nous prennent pour des parachutistes allemands et tirent sur mon pilote. Je leur crie de ne pas tirer, que nous sommes Français : ils ne m'écoutent pas, un sous-officier et deux hommes viennent vers moi et me mettent en joue, je crie à nouveau que nous sommes français, ils menacent toujours. Alors j'essaie de me lever. Impossible. Je réussis à me mettre à genoux et j'ouvre ma combinaison pour leur montrer ma tenue. Enfin, ils ont compris. Heureusement qu'ils étaient maladroits. Tanchoux revient vers moi : il est légèrement brûlé au visage, et une balle lui a effleuré le pied. Il aide les soldats à me transporter dans une voiture de réfugiés. Je suis dans un piteux état. Ma jambe gauche est broyée, la droite cassée ; j'ai des côtes enfoncées, un poignet foulé et des contusions à la tête. On nous conduit près d'un P.C. installé dans un bois (j'ai su plus tard que c'était le bois de Lawarde-Mauger). Là je retrouve Desneux, gravement blessé à la jambe par des éclats d'obus : il parle avec peine, paraît oppressé. On s'apercevra à l'hôpital que l'ouverture brutale du parachute lui a occasionné une lésion du poumon. Roger est légèrement brûlé à la face et aux mains.

 

Du P.C., en 402, nous sommes évacués sur Breteuil ; mais Breteuil est désert ;  on nous conduit jusqu'à Beauvais. Le trajet est long en pleine nuit. Trois fois, pour éviter des obstacles, le chauffeur a freiné brusquement, et trois fois je suis tombé sur mon canonnier, allongé sur le plancher de la voiture. Nous arrivons à Beauvais qui vient d'être bombardé ;  l'hôpital ne reçoit plus de blessés. Nous arrivons enfin à l'ambulance installée dans la gare. Après un pansement sommaire, nous sommes embarqués dans une automotrice sanitaire déjà remplie de civils et militaires. Une femme hurle de désespoir, sa fille vient de mourir : on emmène la mère pendant qu'on emporte le corps de son enfant. Le voyage durera toute la nuit avec de multiples arrêts. À chaque station les civils nous portent de l'eau, du café. Une garde-barrière me fait passer un kilo de sucre que je fais distribuer par Tanchoux. Le matin, vers 10 heures, nous sommes à Pontoise. Il faut me débarquer, je suis à bout de forces. Mon équipage continue jusqu'à Chartres.

 

Je fais téléphoner à mon groupe, par un sous-officier de service à la gare.

Puis c'est l'hôpital bondé de blessés. Pendant huit jours je connais la table d'opérations, les pansements. On essaie de sauver ma jambe.

 

Je ne sais rien de Moncheaux. J'ai envoyé un compte rendu de la mission à mon commandant, et suis sans nouvelles de mon groupe. La première infirmière qui me soigne m'apprend que son cousin est aviateur. Tragique coïncidence, c'est la cousine du lieutenant Sudres, qui pilotait l'avion du capitaine Moncheaux. Je lui raconte notre combat. J'ai confiance en Sudres, très bon pilote, il a peut-être posé le taxi quelque part en campagne. J'écris à Madame Moncheaux ;  je lui dis mon espoir.

Hélas…

      

(Extrait du livre « Disparu dans le ciel » de Germaine L’Herbier Montagnon - Fasquelle Editeurs Paris)


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