COMPTE RENDU DU COMBAT AERIEN PAR LE Lt ANDRE MAYER (Source : Archives SHAA – Service Historique de l’Armée de l’Air)

"Ce jour là nous étions cinq équipages en alerte au Groupe depuis le matin. Et la météo annonçait : beau temps, ciel clair partout, pas un nuage. L’ordre arrive vers 13 heures de bombarder, à 16h15, un rassemblement d’éléments motorisés ennemis.

Le front de la Somme était percé, il ne s’agissait pas d’attendre le temps ni l’heure propices.

Nous partons.

J’ai un équipage à toute épreuve. Il a été bien entraîné avant la bagarre.

Mon pilote, le Sergent-Chef Cadiou est un vrai Breton. Il est adroit et discipliné, il exécute scrupuleusement et habilement les ordres.

Mon canonnier, le Sergent Baert et mon radio-mitrailleur, le Sergent Verlet sont des gars du Nord bien "gonflés" et qui visent bien.

Est-ce un présage ? La trappe d’évacuation arrière mal verrouillée, tombe au sol avec un bruit sourd. Un bruit insolite lorsque l’avion roule ou vole, voilà qui a toujours fait battre brutalement le cœur d’un aviateur tant qu’il n’a pas reconnu sa provenance.

Tout en faisant le tour du terrain à 500 mètres d’altitude, j’observe les autres avions qui décollent et qui vont nous rejoindre.

Voilà mon ailier, le Lieutenant Deprette, qui a déjà réussi de belles missions, il a un bon équipage aussi : le Lieutenant Mercier, Caporal-Chef Lesueur, Caporal Guerchon.

Ma section n’aura que 2 avions, le sien et le mien.

La deuxième section qui doit nous suivre à vue, a pour chef le Lieutenant Genty "un" des Ardennes et qui "en veut" …

Et puis une émulation familiale est en jeu : le Lieutenant ne veut pas être en retard sur son frère aîné, l’adjudant / Chef Henry, un chasseur qui a déjà collectionné quelques palmes.

Son équipage est de longtemps entraîné sous sa direction.

Pilote : Sergent-Chef Petit, canonnier : Sergent Caillet, radio-mitrailleur : Sergent Jacquot, un jeune qui promet.

Un seul ailier le suit : l’autre a dû faire demi-tour par suite d’une panne mécanique. Le Lieutenant Saussine est le commandant de cet avion. Arrivé depuis peu en renfort au groupe, c’est un officier élégant et fin qui travaille d’une manière réfléchie. Il a un équipage de jeunes qu’il a pris en main avec autorité : Sergent-Chef Paumier, Sergent Arachequesne, Sergent Gentier.

Voilà la formation : quatre bombardiers qui vont aller "sonner" les motorisés.

La navigation est facile : on voit à des kilomètres. On a tout de même à chaque fois un petit pincement au cœur lorsqu’on approche des lignes. Tout le monde suit bien. Pas de "gros noirs" mais ça ne va pas tarder.

Les équipiers fouillent le ciel de leurs yeux aux paupières plissées par l’effort pour voir.

Je sens ma gorge se serrer. A droite, un brasier dans une ville ... C’est Roye.

Allons, il ne faut pas s’apitoyer. On en a tant vu depuis Namur. L’énorme fumée monte très haut jusqu’à notre altitude et le vent l’étend vers nous.

Je pense à cette expression si souvent entendue, dans les "discutages de coups" : chouette, un nuage … et celui-ci est bien ténu et bien vite traversé.

Tout de même il nous cachait quelque chose : de petits avions croisent un peu plus bas. Des ailes à bout carré de mauvaise augure. Ils ont l’air de s’éloigner vers la droite …

Peut-être protègent-ils un point sensible par là ? Eloignons nous un peu et prenons de la vitesse.

"Allo, Cadiou !"

"Oui, mon Lieutenant ?"

"Allo, Baert, Verlet !"

"Oui, Oui"

"Alerte, Messerschmitt attaquent par la droite !"

Ils les avaient vus d’ailleurs, les braves petits gars, et les armes étaient prêtes à cracher. Un coup d’œil sur l’ennemi qui s’est multiplié.

Ce n’est plus 5 Messerschmitt 109, il y en a 5 autres au-dessus et 5 Messerschmitt 110 plus haut encore.

15 contre 4, la proportion habituelle est atteinte !

Et j’écoute le cœur serré le bruit de la bataille …

Deprette n’a pas pu suivre exactement la manœuvre. Il s’est trouvé déporté vers la droite. L’objectif est là … il continue et bombarde les engins motorisés sur la route.

2 Messerschmitt se sont détachés pour l’attaquer. Il a le temps de faire demi-tour et essaie de se dégager vers le sol pour rentrer en rase-mottes.

Guerchon et Lesueur tirent sur les assaillants et voient l’un d’eux tomber en flammes vers le sol. L’autre continue un instant, puis dégage, de peur sans doute de s’engager seul dans nos lignes …

Alors c’est le retour à 50 mètres du sol dans l’ivresse de la victoire et de la vitesse. Mais aujourd’hui il n’a pas le cœur joyeux il a aperçu un des notres qui piquait à la verticale, avec son moteur gauche en feu et qui a percuté le sol et explosé avec de grandes flammes.

A combien rentrerons nous au terrain ce soir ? Songe-t-il … et il n’imagine tout de même pas qu’il sera le seul.

Saussine s’est trouvé lui aussi déporté vers la droite, dans le virage ; Genty l’aperçoit qui suit avec un intervalle trop grand.

Lui-même est maintenant attaqué tout de suite. Il a donné ses ordres :

"Ne tirez qu’à coup sûr ménagez les munitions".

Et il entend Jacquot qui annonce :

"3 Messerschmitt par-dessous ! Je tire" … et la mitrailleuse qui crépite.

Puis Caillet :

"3 Messerschmitt par-dessus" … et le canon crache sa sourde rafale …

Le téléphone transmet un gémissement et la mitrailleuse s’est tue : Jacquot est touché …

Genty reste cependant à son poste de commandement à l’avant. Le combat n’est pas fini. Trois autres Messerschmitt attaquent maintenant par le côté droit. Genty entend Caillet :

"Ca y est" …

C’est un Messerschmitt qui bascule et tombe. Puis un cri plus sourd. Caillet serait-il touché à son tour ?

Les vitres de l’avant et celles du pilote se brisent avec fracas. Une balle passant au ras du menton de Genty coupe le fil du laryngophone, une autre brise le relai.

Un éclat d’obus frappe son avant-bras gauche, un autre déchire son casque de cuir à la hauteur de la nuque, un troisième traverse la combinaison et la veste, il s’arrête par bonheur sur la boucle de la ceinture.

Genty veut parler au pilote, il ne s’est pas rendu compte que son téléphone était coupé.

Rien ne répond … alors il se lève et va vers l’arrière.

Son parachute est dans le couloir près de la porte d’évacuation.

Son regard ne s’y arrête pas car il a vu des flammes à l’arrière. Il s’y précipite. Caillet est allongé dans le couloir. C’est un cadavre qu’il retourne.

Il va dans les flammes pour tâcher de manœuvrer le canon mais la place est intenable …

Il revient au radio. Celui-ci est accroupi dans sa cuve et penché en avant. Il le prend à l’épaule et le relève. Jacquot est tué lui aussi.

Le moteur gauche est en flammes. L’avion crépite. Genty ne cherche pas à s’expliquer cette invraisemblance.

Il crie à Petit :

"Réduisez et cabrez, on évacue !".

L’avion en flammes pique vers le sol à une vitesse prodigieuse.

Petit répond dans le fracas des moteurs des obus et des balles :

"Mon Lieutenant, les commandes sont coupées" … et il se met en devoir d’ouvrir son plafond d’évacuation qui résiste …

Genty au milieu de ce drame effroyable boucle posément son parachute. Il regarde Petit qui s’acharne désespérément sur sa trappe. Alors il largue la porte. A peine a-t-il la tête dehors que le vent enflammé qui passe lui arrache son casque.

Le moteur droit brûle aussi. Il fait signe à Petit de passer par la porte et se jette dans l’espace, dernier refuge.

Tout cela n’a duré que quelques secondes …

On dirait que pour l’aviateur même les plus grands évènements marchent avec la même rapidité que son avion.

On vit parfois de longs drames en quelques secondes, celles qui suffisent à parcourir des kilomètres.

… et pendant cette chute rapide dans le calme retrouvé, le drame continue … Le câble d’ouverture automatique s’est déroulé et tenu verticalement par la vitesse, menace de gêner l’ouverture du parachute.

Genty essaye de l’écarter et tire sur la poignée : le parachute ne s’ouvre pas. Il tire de nouveau : rien. Alors pris de rage, il tire si fort que tout lui reste dans la main …

Le parachute s’est enfin ouvert, le coup de frein brutal qui lui est appliqué sur les côtes le renseigne mieux que la masse blanche déployée au-dessus de lui. L’avion s’écrase en flammes à 400 mètres de lui.

Et au-dessus plane un autre parachute, celui de Petit, qui a vu lui aussi l’avion frapper le sol quelques secondes après l’avoir quitté. Par un réflexe professionnel sans doute, miraculeux à coup sûr, le pilote a regardé sa montre avant de se jeter dans le vide : il est 16h15, l’heure prévue pour le bombardement.

A quelques kilomètres de là un autre avion vient de s’abattre en flammes : celui de Saussine. Tout l’équipage a été porté disparu. Plus loin encore un autre parachute fleurit le ciel, celui du pilote allemand que Caillet a descendu.

Je n’ai rien vu de ces drames, je les ai appris à mon retour au groupe, longtemps après.

A l’avant de l’avion de tête, j’attends l’attaque. Elle ne tarde pas à se produire. Le canon de Baert me renseigne tout de suite, puis le téléphone.

"A toi Verlet" dit Baert. L’assaillant est passé par-dessous, dans le champ de la mitrailleuse qui ne tarde pas à crépiter. A mon tour maintenant. L’ennemi va tirer, je vais manœuvrer pour sortir de son axe de tir au bon moment.

"Attention, Cadiou, à droite !".

L’avion vire tout de suite. Brave Cadiou ! On n’est pas touché puis le jeu recommence : canon, mitrailleuse.

"A gauche" ! Nous allons sous le feu de ci de là. En conservant notre cap moyen et je pense ce pauvre Morel qui dans pareille circonstance n’aurait pas manqué de dire - "ça marche".

Je commence soudain un virage plus brutal à droite en montant pour faire lâcher l’ennemi. Il ne lâche pas. Et soudain un bruit sourd, un obus vient de nous toucher.

Il faut tout de suite connaître les dégâts.

J’interroge … Pas de réponse : le téléphone est coupé. Cadiou me fait des signes que je ne comprends pas.

Il faut continuer la manœuvre et par gestes, j’ordonne - "A gauche". L’avion vole tout droit, les commandes de direction ne répondent plus. Je n’entends plus le canon ni la mitrailleuse.

Par contre, à des intervalles réguliers des obus et des rafales de mitrailleuses nous frappent sans répit. Je regarde vers l’arrière : Baert et Verlet se tiennent debout, ensanglantés, près de la porte.

Baert a tiré tout son chargeur et au moment d’en changer, il a constaté que le feu prenait à la nourrice arrière.

Il n’a eu que le temps de passer dans le couloir. Tout brûle à son poste. Il a un éclat d’obus dans la jambe.

Verlet a tiré comme un forcené et vu sans même un cri de victoire, tomber en flammes, l’un de ses adversaires … Soudain sa mitrailleuse a basculé devant lui, fauchée par une rafale. Désarmé, inutile, il a rejoint Baert, la mort dans l’âme et ils attendent les ordres.

Le moteur gauche brûle aussi et le plan est percé sur plus d’un mètre carré. Cadiou tient les commandes avec son même calme et ne réagit même pas en entendant les claquements des rafales de mitrailleuses dans la plaque de blindage qui constitue son dossier. Il a deux éclats d’obus dans le bras droit. Je lui fais comprendre qu’il doit cabrer.

Il n’y a plus rien à espérer …

Je fais signe à Baert et à Verlet d’évacuer. Au moment où Baert pousse sur la porte, un obus vient frapper celle-ci, la coince et projette les éclats sur le visage de Verlet et l’avant-bras de Baert qui miraculeusement protège les yeux de son camarade.

Baert résigné attend mais Verlet frappe la porte à grands coups de pieds et finit par la chasser. Je vois le pâle visage de Baert s’amenuiser dans la perspective. Baert le suit.

Alors je reviens auprès du pilote qui s’est rendu compte de tout le drame et attend cependant avec sang-froid.

Oui mon vieux Cadiou c’est fini il faut sauter. Mais il ne prétend pas s’en aller avant de me voir près de la porte. Ce n’est qu’alors qu’il largue sa trappe et saute …

Le réservoir brûle aussi maintenant, barrant la sortie d’un immense jet de flammes et de parcelles métalliques en fusion.

Je n’ai pas le choix, je passe au travers. Trois secondes après, l’avion basculait et s’écrasait.

Je me suis laissé tomber en chute libre (ce qui est très agréable) pour éviter le feu des poursuivants et n’ai ouvert mon parachute qu’à 150 mètres du sol.

Alors seulement je me suis vu plein de sang par suite d’un éclat à la main.

Au sol, j’ai retrouvé Cadiou. Il s’était fait une entorse en touchant terre. Je l’ai embrassé, bien que j’eusse le visage brûlé et pas beau à voir.

Un quart d’heure plus tard, j’ai reconnu la douleur d’un éclat d’obus dans la cuisse.

Tout l’équipage était sauvé. J’en ai remercié le Sacré Cœur à qui je l’avais confié quelques mois auparavant.

Les dangers des lignes ennemies, après cela, nous semblaient peu de choses et pourtant c’est une vaste chance qu’aucun de nous n’ait été fusillé pour avoir été confondus avec un parachutiste ennemi".

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