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Bombardier DB7 / tombé le 7 juin 1940 à Saint-Mard (Somme)

(Narration du Dr Guy Troché)

Introduction :

Le dimanche 9 janvier 2005 se tenait à Roye (Somme) le 22ème salon de la carte postale.

 

Madame Catherine Guffroy, fervente cartophile ainsi que ses parents Jacques et Nicole Jouard, de Roye, me remettaient une carte postale éditée pour le salon, représentant un bombardier français en 1940 avec ses trois membres d’équipage. Madame Catherine Guffroy et Madame Jouard avaient contribué à l’élaboration de cette carte postale avec le concours de Monsieur Nérino Grisotto, habitant de St Mard qui détenait l’original de la photo.

Je me rendais, courant janvier 2005, à la mairie de St Mard.

 

Ma démarche parut surprendre Monsieur Gontran Bocquet, maire de St Mard, et Monsieur Fendorf, instituteur et secrétaire de mairie, qui m’assurèrent de faire des recherches.

 

A ma grande surprise, quelques jours plus tard, Monsieur Fendorf me téléphonait pour m’annoncer deux bonnes nouvelles :

  • On avait trouvé au fond d’un placard de la mairie un épais dossier concernant le crash d’un avion français le 7 juin 1940.
  • L’adresse de la veuve d’un des trois membres de l’équipage, dont on n’avait jamais retrouvé le corps.

Monsieur Bocquet et Monsieur Fendorf m’apportèrent une aide précieuse dans les recherches.

Le 12 février 2005, j’écrivais ma première lettre à Madame Luce Belin, veuve de l’officier disparu, demeurant à Dijon. Je lui adressais la carte postale … elle me répondit que la légende était fausse et que ce n’était pas son mari.

Dès lors, je faisais partager aux membres de l’association Somme Aviation 39-45, mon intérêt pour des recherches approfondies qui permettraient peut-être de retrouver les restes du Lieutenant Belin pour lui donner une sépulture familiale ..

Pour expliquer ce qui s’est passé le 7 juin 1940, il faut remonter un peu en arrière …
le 3 septembre 1939, lorsque Londres et Paris déclarent la guerre à l’Allemagne. Mais la guerre ne commencera vraiment que le 10 mai 1940 (début de la bataille de France).

La mission et les recherches entreprises

Offensive allemande : Groupe d’Armées B (Von Bock) sur la Hollande et le Nord de la Belgique.

12/13 mai 1940 offensive du Groupe d’ Armées A (Von Rundsedt) vers la Belgique, les Ardennes, le Luxembourg … direction la Meuse et Sedan … percer les lignes françaises et se diriger vers la mer (coup de faux).

La baie de Somme est atteinte le 20 mai 1940 et commence l’encerclement des unités franco-anglaises engagées en Belgique, autour de Dunkerque.

Les allemands consolident leurs têtes de pont sur la Somme (Abbeville, Amiens, Corbie, Péronne), finissent de neutraliser la poche de Dunkerque le 4 juin 1940 et passent de nouveau à l’offensive générale tout au long de la Somme le 5 juin 1940 .

" J’ordonne que l’on sonne les cloches pendant trois jours dans toute l’Allemagne, que leur carillon se mêle aux prières avec lesquelles le peuple allemand accompagne ses fils, car depuis ce matin les divisions allemandes et nos escadres d’avions ont commencé la deuxième phase de la lutte qu’ils livrent pour la liberté et l’avenir du peuple allemand " (Hitler : 5 juin 1940).

5 juin 1940

  • 14ème Panzercorp (9ème et 10ème Panzerdivision) devant Amiens et Corbie.
  • 15ème Panzercorp (5ème et 7ème Panzerdivision) devant Hangest/Somme, Longpré, Pont-Rémy.
  • 16ème Panzercorp (3ème et 4ème Panzerdivision) entre Péronne et Roye.

Bien sûr ces divisions blindées étaient soutenues par de nombreuses divisions d’infanterie.

Le 16ème Panzercorp, soit près de cinq cents véhicules blindés, attaque vers le Sud Est en direction de Roye avec comme axe principal la Nationale 17 reliant Paris à Lille. C’est donc de part et d’autre de cette route que se situent les fortes concentrations de blindés allemands.

Le 7 juin 1940 ce sera donc la mission du GB I/19 de stopper cette importante masse motorisée.

Le GB I/19 a quitté Casablanca Mediouna le 21 mai 1940 … Alger, Cazeaux, Evreux Damville le 24 mai 1940, Pithivier Bleville le 2 juin 1940.Trois missions de guerre pour le DB7 n°33, le 31 mai, 5 juin, 7 juin 1940.

Equipage :

  • Pilote Sergent-chefGuy Decamp
  • Officier observateur Lieutenant André Belin
  • Radio mitrailleur Sergent Georges Legoff

Cinq avions DB7 participeront à cette mission : ils se rendent sur l’objectif en vol groupé, avec appui de la chasse française (I/8) attaquant leurs objectifs séparément, à une altitude de 1000 mètres, visant particulièrement les blindés allemands au Sud de Roye, à Villers les Roye, St Aurin, St Mard. Heure du bombardement 18h42, heure du décollage 17h57.

L’avion DB7 n°33, est vu tomber en flammes, touché par la Flak allemande de
St Mard et explose au sol.

A la même heure, trois Glenn-Martin du GB II/63 sont aperçus à quelques Kilomètres bombardant Laucourt Popincourt : le Glenn-Martin N°26 est vu exploser en vol et se disloquer autour de la ferme Bellevue le long de la N17 (Rapport du Cdt Bezu qui faisait partie de la mission de ces trois Glenn-Martin).

Le 8 juin 1940 le Cdt Chassande-Patron qui commandait le I/19 informait par lettre Madame Belin … que son mari n’avait pas regagné le terrain … conservant l’espoir qu’il ait pu rejoindre le sol dans les lignes ennemies.

Aucun témoin visuel n’a vu, du sol, tomber le DB7 N°33 sauf les militaires qui faisaient partie de cette mission aérienne.

A leur retour de l’évacuation, les civils de St Mard découvrent le long de la ruelle les restes du DB7 N°33 et à côté, dans le champ, une tombe avec identification allemande " Hier ruht Sergent Legoff abgeschossen 7 juin 1940 ".

Le 23 octobre 1940 était découvert dans un marais, à quatre cent mètres du lieu du crash, le corps du pilote Sergent Chef Guy Decamp : il portait encore son parachute non déployé … ayant sauté trop bas de l’avion, il avait du se noyer.

Rien n’avait été découvert concernant le Lieutenant André Belin.

Ce n’est qu’en avril 1941 que les familles de l’équipage du DB7 n°33 purent savoir où s’était écrasé l’avion et quel avait été le sort de l’équipage.

Préfecture, mairie, état civil militaire, croix rouge française, croix rouge allemande, secrétariat aux anciens combattants, Madame Germaine Lherbier des I P S A (Infirmières Pilotes et Secouristes de l'air), avaient été contactés.

L’exhumation du Sergent Legoff fut faite en présence des familles le 28 mai 1941 : il fut enterré dans le cimetière communal à côté du Sergent Chef Decamp.

La veuve du Lieutenant Belin s’est rendue à St Mard en juillet 1941, accompagnée de son frère. Elle fit de nombreuses recherches sur le site du crash. La sucrerie Lebaudy de Roye prêta du matériel et de la main d’œuvre pour soulever les moteurs, profondément enfoncés dans le sol de la ruelle.

Seul objet trouvé, dans le champ face à la ruelle, le revolver qui fut identifié comme étant l’arme personnelle du Lieutenant Belin.

Madame Belin fit prospecter les étangs autour de St Mard … en septembre 1943 sur la foi d’un rapport de la Croix Rouge allemande, Mme Lherbier entreprit des fouilles , à la bêche, dans le champ, autour de l’emplacement de la tombe du Sergent Legoff … en vain.

Une stèle érigée sur le bord de la ruelle, à l’endroit du crash, fut inaugurée
le 16 septembre 1945. Les familles des trois membres de l’équipage étaient présentes.
La stèle avait été érigée par la sucrerie Lebaudy de Roye .

A cette cérémonie assistaient quelques officiers aviateurs, entre autres le Capitaine Possien commandant la base aérienne proche d’AMY.

L’un des officiers aurait remis à Monsieur Mansart, l’adjoint au maire de l’époque, une photo représentant un DB7 et son équipage.

Monsieur Mansart, vieillissant, à remis cette photo il y a une vingtaine d’années, à Monsieur Nérino Grisotto, fervent cartophile habitant la ruelle à St Mard.

9 janvier 2005, salon de la carte postale à Roye, où chaque année est éditée une carte postale à partir d’une vieille photo. Cette année 2005, fut donc éditée en carte postale la photo du DB7 et de son équipage que possédait Monsieur Grisotto, mentionnant qu’il s’agissait du Lt Belin, du Sgt Legoff et du Sergent Chef Decamp.

En cherchant dans les archives de la mairie de St Mard, j’ai découvert un volumineux dossier concernant les recherches faites durant la guerre, la correspondance échangée entre Madame Belin et Monsieur Rabaud, maire de St Mard à l’époque. J’ai adressé à Madame Belin, à Dijon en février 2005, la carte postale … Madame Belin me répondit que ce n’était pas son mari et qu’il s’agissait du DB7 n°6 : Adjudant Chef François (pilote), Sous Lieutenant Michaux (observateur), Sergent Daumale (mitrailleur).

Cet équipage faisait partie des cinq avions ayant participé à la mission du 7 juin 1940.

J’ai pu obtenir des photos du Lieutenant Belin et du Sergent Legoff par les familles. Le corps du Sergent Chef Decamp ne fut pas réclamé par la famille et il repose depuis 1955 dans la nécropole militaire de Condé Folie. Le sergent Legoff fut transféré dans le caveau de famille à Nantes en 1949 (cimetière Miséricorde).

A la suite de cette fausse légende de carte postale, l’intérêt devint grandissant pour effectuer de nouvelles recherches ; membre de l’Association Somme Aviation 39-45 nous avions l’habitude de ce genre de recherche, de joies, de surprises, d’émotion, d’instant historique …

Mais à St Mard l’intérêt émotionnel est à son paroxysme. Madame Luce Belin, 94 ans, attend avec une ferveur hors du commun la fin de cette recherche qu’elle a commencée le 8 juin 1940 au reçu de la lettre du Commandant Chassande-Patron , lui annonçant que son mari n’était pas rentré à sa base. Le maire de St Mard, Monsieur Gontran Bocquet, totalement investi dans cette quête de la vérité, prit l’initiative de creuser jusqu’à deux mètres de profondeur, tout autour de la stèle. Cela fut fait le 20 août 2005, en présence du fils et de la belle fille du Lieutenant André Belin. Les membres de l’association Somme Aviation 39-45 participèrent à ces recherches : le sol était exploré au moyen d’une grue jusqu’à deux mètres de profondeur et sur une superficie de dix mètres autour de la stèle.

Une cinquantaine de kilos de fragments divers de l’avion DB7 furent retrouvés. La détection localisait de grosses masses métalliques sous la ruelle, de part et d’autre de la stèle, ce qui doit correspondre aux restes des deux moteurs. Le maximum avait été tenté grâce à Monsieur Bocquet et au Dr Guy Troché. Hormis quelques fragments d’avion, rien ne fut retrouvé concernant le disparu.

Pourtant l’espoir ne s’éteignait pas …

Un lotissement devant être construit face à la stèle, des travaux de viabilité furent entrepris le long de la ruelle, une tranchée d’un mètre de profondeur logeant les canalisations d’eau, d’électricité, de téléphone, de gaz … cela fut terminé le 15 janvier 2007 … le lotissement va sortir de terre, la ruelle va être creusée et élargie, autour de la stèle, les moteurs y sont encore enfouis … mais aucun reste du Lieutenant André Belin . Ultime espérance … sous la ruelle !

Madame Luce Belin, "qui a passé toute une vie à espérer et à désespérer", désire réaliser ce que son mari lui avait exprimé avant de la quitter le 20 mai 1940, à Casablanca, en partant pour la France "s’il était tué à la guerre, de ramener son corps dans le cimetière de notre campagne à Marrey / Thille … il voulait dormir son dernier sommeil dans ce lieu qu’il avait aimé, où il avait été heureux en famille".

Le grand voile de l’oubli ne tombera pas sur St Mard, le lotissement se nommera Lieutenant André Belin. Monsieur Bocquet, maire, a exposé dans la mairie un cadre avec photographies et documents se rapportant au crash du DB7.

Chaque année, pour le 11 novembre, les enfants de l’école et le conseil municipal se rendent à la stèle des aviateurs pour y déposer une gerbe de fleurs et observer une minute de silence.

Même si l’histoire doit retenir l’absurdité des guerres et le sacrifice inutile de ces aviateurs envoyés dans des missions sans espoir.

En espérant que les ultimes recherches effectuées pour la construction du lotissement puissent lever le voile sur ce "disparu du ciel" et apporter la paix à Madame Luce Belin.

Ces quelques pages ont été écrites en juin 2007 pour Madame Luce Belin en hommage au Lieutenant André Belin, son mari, disparu à St Mard le 7 juin 1940.

Madame Belin qui a consacré sa vie à espérer, entretenir le souvenir de son mari, multiplier les démarches et les correspondances.

Tous les documents, photographies et plans joints à ce texte seront déposés à la mairie de St Mard et classés sur le site internet de l’association "Somme Aviation 39-45".

Témoignage pour l’histoire …

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